Lorsque la plupart des gens pensent aux interventions d’urgence, ils imaginent le moment où une catastrophe survient.
La crue des eaux. L’ordre d’évacuation. Les images percutantes au téléjournal.
Mais la préparation, c’est complètement autre chose.
Elle peut même prendre la forme d’une réponse à un courriel.
Répondre à l’appel
Je revenais tout juste de mon mariage et d’un voyage en famille en Chine quand j’ai reçu un appel à l’action de la Croix-Rouge canadienne par courriel.
Des communautés manitobaines qui se préparaient à de possibles inondations avaient besoin d’aide. La demande semblait urgente et on nous demandait un déploiement immédiat.
En quelques heures à peine, mes plans avaient complètement changé. C’était toute une logistique : j’ai dû coordonner des travaux d’équipe pour ma maîtrise, repousser des engagements professionnels et faire mes bagages. Il ne me restait plus qu’à attendre (non sans une certaine anxiété!) la confirmation de mon déploiement.
Quand le téléphone a finalement sonné, je me sentais à la fois survoltée et dépassée. Une urgence n’arrive jamais au bon moment; il faut simplement faire son possible pour se libérer.
Quelques jours plus tard, j’étais en route pour le Manitoba.
Quand mon avion a atterri à Winnipeg, j’ai regardé par le hublot. Je ne voyais que des champs à perte de vue, recouverts par la neige printanière.
La scène était si paisible. Personne n’aurait pu deviner l’ampleur de la préparation déjà en cours dans les coulisses.
Apprivoiser la préparation
Notre destination était la Première Nation de Peguis, une des plus grandes communautés autochtones de la province. À notre arrivée, nous avons constaté que la Croix-Rouge canadienne, en partenariat avec Global Medic, avait déjà prépositionné les fournitures nécessaires à la protection contre les inondations.
Le breffage initial nous a permis d’apprendre que la communauté avait déjà vécu des inondations dévastatrices. Des maisons avaient été endommagées. Des familles avaient dû être déplacées. Bref, les inondations n’étaient pas une nouvelle menace ici.
Ce qui m’a le plus frappée, c’est que la situation était grave et bien réelle. La destruction se voyait concrètement, devant moi, et non sur mon écran ou aux nouvelles. Je n’étais pas au chaud chez moi, à des milliers de kilomètres, à déplorer la scène. J’en étais témoin en temps réel et je me rappelle avoir pensé : « C’est ça, la réalité. »
Sans tarder, le personnel s’est regroupé pour déterminer ce qu’il y avait à faire, réviser les plans d’urgence, discuter des procédures de sécurité, distribuer l’équipement nécessaire et attribuer les tâches.
Des présentations étaient interrompues par des appels urgents faisant des mises à jour sur la situation. Des camions se déplaçaient constamment sur les sites d’intervention active. Les leaders de la communauté, le personnel d’urgence et les équipes de la Croix Rouge planifiaient les prochaines étapes.
Ça n’avait rien de très prestigieux, mais c’était essentiel.

Photo : Croix-Rouge canadienne
Se protéger, un sac de sable à la fois
Peu de temps après mon arrivée, nous étions des dizaines à former une chaîne sinueuse et à nous passer des sacs de sable.
Au début, c’était difficile.
Les gens étaient trop loin les uns des autres. Les instructions n’étaient pas claires. À un bout de la chaîne, on entendait « Ralentissez! » et plus loin, « Stop! ». Du sable s’était répandu ça et là. On en avait partout : dans nos bottes, dans nos gants, et même jusque dans nos bouches.
Puis, un changement s’est produit.
On a trouvé notre rythme.
On passait un sac de sable à la personne devant nous, qui répétait le geste.
De partout, des avertissements fusaient.
« Attention, celui-là est lourd. »
« Il est percé. »
Puis, les avertissements sont devenus de plus en plus créatifs pour décrire le poids du sac à recevoir.
« Petit bébé. »
« Gros bébé. »
« Bébé normal. »

Photo : Adam Tadros / Croix-Rouge canadienne
Quand on passe des heures à soulever des sacs de sable, un peu d’humour fait le plus grand bien. On avait peut-être simplement l’air d’un groupe en train de travailler à la chaîne, mais en réalité, nous étions une communauté en pleine préparation.
Chaque sac de sable posé avant une inondation est en réalité un geste de protection.
Chaque renforcement de digue est un gain de temps.
Chaque personne bénévole formée et déployée est une paire de mains supplémentaire qui aide la communauté à se préparer à toute éventualité.

Photo : Vishva Ragunathan / Croix-Rouge canadienne
Là où la préparation et les interventions se chevauchent
Pendant ce déploiement, j’ai tiré une leçon à laquelle je pensais sans cesse. L’élément qui rend une intervention efficace est celui-là même qui rend la préparation efficace :
Les gens.
Pas l’équipement. Pas les plans. Pas les sacs de sable.
Ce sont les membres de la communauté qui nous accueillent sur leur territoire et qui travaillent avec nous pour se préparer aux inondations.
Ce sont les bénévoles qui m’ont prêté un manteau lorsque j’avais froid.
C’est ma collègue qui m’a offert une casquette de la Croix-Rouge après avoir vu mon chapeau de soleil de fortune fabriqué avec une tuque et du carton.
Ce sont les gestionnaires de site qui coordonnent une foule d’éléments qui changent constamment.
Ce sont les équipes qui se présentent au travail chaque jour, fatiguées mais déterminées.

Photo : Croix-Rouge canadienne
On décrit souvent la préparation comme un ensemble alliant logistique, prévision et planification. Mais sur le terrain, on comprend que c’est avant tout un geste humain.
De longues conversations dans un autobus en déplacement.
Des repas partagés. Des blagues entre nous. Des gens qui prennent soin les uns des autres.
L’importance de la préparation
Après des jours de travail, nous terminions la mise en place de digues temporaires autour d’une maison. La journée tirait à sa fin et mes collègues ont fait une dernière tournée de la propriété pour ramasser les déchets et s’assurer que tout le matériel était en place, que rien ne traînait.
Puis, j’ai entendu quelqu’un de la Première Nation de Peguis remercier un membre de notre équipe.
Je me rappelle m’être arrêtée un instant pour contempler la digue de sacs de sable que nous avions construite ensemble.
J’ai toujours eu ce désir d’aider les autres. C’est ce qui m’a motivée à rejoindre les rangs de la Croix-Rouge canadienne et à me porter volontaire pour le déploiement dans la Première Nation de Peguis. À ce moment-là, je me suis sentie très utile. Pas parce qu’on avait terminé notre travail, mais parce que notre équipe avait contribué à quelque chose de grand.
L’inondation n’avait pas commencé et l’incertitude planait. J’étais inquiète pour toutes ces familles qui, bientôt, devraient faire face à l’adversité.
Mais au-delà de l’inquiétude, je ressentais aussi de l’espoir. J’espérais que ce qu’on avait bâti contribuerait à atténuer l’impact des inondations. J’espérais que nos efforts pourraient amoindrir l’inquiétude des résidentes et résidents. J’espérais que la communauté savait qu’elle n’était pas seule dans cette épreuve.
Il s’agit d’un volet de la mission de la Croix-Rouge canadienne qu’on ne voit pas toujours.
Même si la préparation aux urgences ne fait pas souvent les manchettes, elle donne confiance aux communautés qui se préparent au pire. Cette facette de notre travail réduit les risques et nous permet d’aider les gens à traverser le pire.
J’aimerais que les donatrices et les donateurs sachent que c’est leur générosité qui rend tout cela possible.
Pas seulement pendant et après une urgence.
Mais également avant une urgence.
Parce que la préparation commence bien avant la crue des eaux.