Amr à Gaza : quelque part, sans foyer

Amr est agent des médias pour la Société du Croissant-Rouge palestinien à Gaza. Il nous raconte avec une grande générosité l’histoire de sa famille, qui a été profondément marquée par le conflit. Son plus récent témoignage nous a été transmis avant que l’accord de cessez-le-feu ne soit annoncé. Vous trouverez au bas de la page des liens vers ses témoignages précédents.

Quitter la ville de Gaza, encore une fois

Oui, nous avons encore une fois été évacués. Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera sans doute pas la dernière. J’ai arrêté de compter. S’agit-il de la huitième ou de la neuvième évacuation? Je ne sais plus. Ce conflit fait de la mémoire un fardeau qu’on préférerait ne pas porter. Mais cette fois-ci, quelque chose s’est brisé plus profondément. 
 
Nous avions miraculeusement regagné notre maison à Gaza. À défaut de retrouver un semblant de stabilité, ce qui était impossible en raison du conflit, nous avons tenté de nous créer un quotidien qui ne serait plus dominé par la peur. Puis les sirènes ont retenti. Puis la décision : partir, encore une fois. 

Un selfie d'Amr sur le siège passager d'un camion.Photo : Amr Ali / Société du Croissant-Rouge palestinien

Cette fois-ci, nous transportions plus de choses : plus de vêtements, plus de photos, plus d’illusions. Ce n’était pas un voyage, mais un exil. Notre périple ne promettait qu’humiliation, danger et un sentiment pire que le désespoir. En marchant vers le sud, nous traînions nos pas, notre dignité et nos souvenirs dans la poussière. Autour de moi, des visages figés, des mains agrippées aux derniers vestiges d’un foyer : un matelas, un sac en plastique, une photo soigneusement enveloppée dans un morceau de tissu.

Sur le chemin, les enfants pleuraient non pas de faim, mais parce que le sol ne cessait de bouger sous leurs pieds et que leurs parents étaient impuissants face à cette situation. Nous nous sommes arrêtés quelque part, dans un coin à peine habitable. Nous avons suspendu des bâches, bouché les fissures, tenté de nous convaincre que nous étions à l’abri. Mais la réalité est toute autre.
 

Tenir bon, un jour à la fois

Nourrir ma famille est devenu un acte de résistance. Une lutte pour ne pas sombrer. Nous fouillons d’abord : que reste-t-il? Un sac de riz, parfois. Une boîte de haricots. Nous ne pouvons plus acheter de légumes, leurs prix ressemblent à une punition pour avoir survécu. Et il n’y a plus de carburant. Nous cuisinons au bois de chauffage, quand nous en trouvons. Nous avons dû briser les portes de notre maison afin de nous en servir pour allumer un feu. Nous préparons nos repas dans un coin qui n’a rien d’une cuisine. Nous mangeons ensemble, en silence, de peur de réveiller le chagrin qui nous habite.

Les enfants d'Amr marchant dans une rue.
Photo : Amr Ali / Société du Croissant-Rouge palestinien
 
Nous nous réveillons non pas parce que nous avons bien dormi, mais parce que le jour s’est levé. L’espace est étroit, la chaleur étouffante. Mes enfants, comme ceux des autres familles, se rassemblent dans le camp pour oublier un instant la soif et la faim : il n’y a presque rien à manger.
 
Je vais travailler. Oui, je travaille encore. À la Société du Croissant-Rouge palestinien, à Khan Younès. Cela donne un sens à ma journée, une raison d’avancer. Le trajet n’est pas long, mais la lourdeur de l’air le rend interminable. En rentrant, je bricole. Pas de vrais abris, juste de quoi survivre : des toilettes de fortune, des bâches contre le soleil, des morceaux de tissu pour boucher les fissures. Je répare, je soulève et je recommence. Tout est temporaire. Tout est fragile. Mais tout est nécessaire. Les soirées sont plus calmes qu’elles ne devraient l’être. Nous mangeons, nous échangeons quelques mots, puis nous attendons le sommeil ou le moment où le ciel s’embrasera à nouveau.
 
Maria et Adam nous aident, autant que des enfants le peuvent. Ils transportent des objets, ils rangent des choses, ils posent beaucoup plus de questions qu’avant. Je crois qu’ils comprennent trop bien maintenant. Ils ont laissé derrière leurs jouets, leurs lits, les murs où ils dessinaient. Ils n’ont pas pleuré à notre départ, ils ont simplement serré contre eux les quelques objets qu’ils avaient le droit d’emporter. 

Adam, le fils d'Amr, assis sur une chaise.
Adam, le fils d'Amr.
Photo : Amr Ali / Société du Croissant-Rouge palestinien


C’est ce silence qui m’a brisé le cœur, plus que toutes les larmes qu’ils auraient pu verser. Parfois, je les surprends assis, silencieux, tenant dans leurs mains des objets qui n’ont plus de sens dans cette vie, comme une poupée cassée ou une trousse à crayons vide. Ils font de leur mieux. Nous aussi. Mais ce n’est pas l’enfance qu’ils méritent.


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