Le leadership au féminin : Célébrons la carrière humanitaire de Pat Laberge

Par Aldis Brennan, Croix-Rouge canadienne

En juillet 1967, la télévision a fait entrer dans nos foyers, en sons et en images, des scènes de violence inouïe de la guerre civile au Nigéria. Le conflit a entrainé la mort de milliers de civils et engendré une famine qui s’est fait ressentir partout au pays.  
 
Chaque soir, la jeune Pat, alors âgée de 10 ans, regardait les nouvelles avec ses parents alors que la République du Biafra tentait de faire sécession avec le Nigéria. Assise par terre adossée au divan familial, les yeux rivés à l’écran, Pat a été pour la première fois témoin du pire, mais aussi du meilleur, de l’humanité.
 
« J’ai l’impression que la guerre au Biafra a fait la manchette tous les soirs pendant des semaines. On entendait toujours parler des combats, des enfants qui mouraient de faim, des personnes déplacées, se souvient-elle. Je me rappelle aussi que la Croix-Rouge était sur le terrain pour leur venir en aide. »
 
Malgré ce spectacle de la misère humaine, la fillette annonce un jour en pointant la télévision qu’elle sait ce qu’elle veut faire quand elle sera grande : elle sera travailleuse humanitaire pour la Croix-Rouge. Et elle n’en a jamais démordu.
 
Pat raconte souvent cette histoire pour expliquer d’où vient sa passion pour le travail humanitaire. Cependant, les événements bouleversants à l’écran ne sont pas les seuls facteurs qui ont orienté ses choix de carrière, car il en faut bien plus pour devenir une travailleuse humanitaire de sa trempe.
 

 Pat alors qu’elle était cheffe de la délégation de la Fédération internationale en Afghanistan en 2015.

Pat a grandi à Kapuskasing, une communauté du nord de l’Ontario. Avec ses cinq frères et sœurs, elle passait ses temps libres à explorer en minimoto et en motoneige les trois kilomètres de champs qui séparaient la propriété familiale de l’aéroport local, dont son père était le directeur.
 
Pat et son père« Comme nous avions chacun notre vélo et que mon père refusait de passer ses soirées à réparer des crevaisons, il nous a appris comment le faire par nous-mêmes, raconte Pat. Même chose pour ma mère. Elle nous a montré comment presser nos vêtements, recoudre un bouton et faire nos rebords de pantalons. Et pas seulement les filles! Tout le monde devrait apprendre, même les garçons! »
 
Pat aimait beaucoup passer du temps dans le hangar de l’aéroport avec son père, qui lui a patiemment enseigné les rudiments de la mécanique pendant qu’il bricolait sur ses projets.
 
« Il était fier de me transmettre ses connaissances, explique Pat, et grâce à lui, je connais le nom de tous les outils. Quand il était sous un véhicule et me demandait de lui donner une clé à molette ou un cliquet, je savais exactement de quoi il parlait. Je chéris vraiment ces souvenirs. »
 
Ayant vécu une enfance difficile, le père de Pat croyait fermement qu’il fallait traiter les gens avec bienveillance et respect, des valeurs qu’il a pris soin d’inculquer à ses enfants.
 
Comme il n’y avait pas de bureau de la Croix-Rouge dans le nord de l’Ontario quand Pat a terminé l’université, elle a décidé de commencer par réaliser le volet international de son rêve d’enfance. Ne se sentant cependant pas encore prête à être parachutée en plein milieu d’une zone de conflit, elle s’est inscrite auprès de l’organisme Entraide universitaire mondiale du Canada, qui lui a offert un poste d’enseignante au Botswana.

Fatima Gailani, présidente du Croissant-Rouge afghan, le/la chef(e)  de la délégation du CICR et Pat pendant une visite à un refuge pour femmes du Croissant-Rouge afghan en 2015.
Fatima Gailani, présidente du Croissant-Rouge afghan, le chef de la délégation du CICR et Pat pendant une visite à un refuge pour femmes du Croissant-Rouge afghan en 2015.

« L’école comptait 15 enseignants et enseignantes, et nous n’étions que trois à venir de l’étranger. Nous n’avions pas de responsabilités particulières, nous étions comme tout le monde. Pour moi, c’était totalement logique, explique Pat. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que cela ne se passait pas comme ça partout. Dans certains pays, les locaux devaient s’effacer et laisser les étrangers prendre le contrôle des activités. C’était une façon de faire très colonialiste. Mais au Botswana, c’était différent, et je n’ai jamais oublié cette leçon. Tout au long de ma carrière, je me suis toujours fait un point d’honneur de respecter la souveraineté et l’indépendance des pays et des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge avec qui je collaborais. »
 
De retour au pays, Pat n’a jamais renoncé à son rêve de faire partie de la Croix-Rouge. Après quelques années à travailler dans des communautés du Nord du Canada, la chance lui a enfin souri et elle s’est jointe à la Croix-Rouge canadienne au sein du programme qui, à l’époque, était chargé du recrutement des donneurs de sang. Recruter des donateurs et des donatrices de plasma n’était peut-être pas ce à quoi rêvait Pat quand elle avait 10 ans, mais elle adorait son travail. Elle est entrée en fonction le 9 mars 1994, un mois avant le début du génocide au Rwanda.

Présentation du programme de renforcement des capacités de gestion des catastrophes lors de la table ronde réunissant le Croissant-Rouge afghan, le CICR et la Fédération internationale à Genève.
Présentation du programme de renforcement des capacités de gestion des catastrophes lors de la table ronde réunissant le Croissant-Rouge afghan, le CICR et la Fédération internationale à Genève.

En juin, quand le Comité international de la Croix-Rouge a annoncé qu’il intensifiait ses opérations au Rwanda et recrutait des personnes qui parlaient français et avaient déjà travaillé en Afrique, Pat a répondu présente.
 
« Ça a été ma première mission avec la Croix-Rouge, et elle a changé ma vie. Je n’oublierai jamais la première fois que nous sommes entrés dans un village désert, et l’odeur des corps en putréfaction, raconte Pat. Les dépouilles avaient été entassées dans des fosses peu profondes, et il n’était pas rare de voir un chien se promener avec un os humain dans la gueule. L’horreur était presque tangible. »
 
Pendant que les massacres et les atrocités entre les Hutus et les Tutsis faisaient rage, les récoltes ont été laissées à l’abandon et ont pourri sur place, engendrant une grave crise alimentaire dans la région. Quand Pat est arrivée au Rwanda, la déferlante de violence s’était résorbée, et elle a été chargée d’organiser la distribution de nourriture. Toutefois, la population du Rwanda n’était pas au bout de ses peines.
 
Un jour, alors que l’équipe distribuait de la nourriture, un homme a marché sur une mine antipersonnel. Pat a réagi immédiatement et l’a amené à l’hôpital. L’homme a perdu son pied, mais Pat lui a probablement sauvé la vie en réagissant si rapidement. Loin de lui faire peur, ce sont les moments comme celui-ci qui ont cimenté sa vocation humanitaire.
 
À la Conférence mondiale sur la prévention des catastrophes tenue lors du 10e anniversaire du tsunami ayant ravagé l’océan Indien organisé par la Croix-Rouge du Sri Lanka en 2014.
À la Conférence mondiale sur la prévention des catastrophes tenue lors du 10e anniversaire du tsunami ayant ravagé l’océan Indien organisé par la Croix-Rouge du Sri Lanka en 2014.

Deux ans plus tard, en 1996, Pat, qui faisait maintenant partie de l’équipe des Opérations internationales de la Croix-Rouge canadienne, cherchait des moyens d’intégrer les leçons apprises au Botswana et au Rwanda aux activités de l’organisation.
 
« Je n’ai jamais perdu de vue l’importance de renforcer les capacités des Sociétés nationales, explique Pat. Je commençais tranquillement à assumer des responsabilités plus importantes au sein de la CRC, et j’étais déterminée à donner le plus de soutien possible au personnel sur le terrain. »  
 
Ses efforts visant à renforcer plutôt qu’à remplacer les effectifs locaux ont commencé lors d’un voyage en Chine. Des donateurs et donatrices de la diaspora chinoise canadienne cherchaient des façons de venir en aide régulièrement à leur pays natal, et selon Pat, la meilleure façon d’y arriver était d’établir une relation solide avec la Croix-Rouge chinoise.
 
« Nous sommes partenaires depuis maintenant 23 ans, raconte-t-elle. Au fil des années, les membres du personnel de la Société nationale ont démontré un réel intérêt à apprendre, à améliorer leurs procédures et à intégrer les conseils techniques obtenus tout en les adaptant à leur réalité, ce qui en fait une relation égalitaire, selon moi. »
 
Les humanitaires disent souvent à la blague qu’ils espèrent tellement bien faire leur boulot qu’un jour, il n’y aura plus de travail pour eux, mais bien peu le pensent vraiment. C’est pourquoi quand Pat a proposé aux Sociétés nationales de renforcer les capacités de leurs populations locales, elle a rencontré une forte résistance. Certains membres du personnel craignaient que cela réduise leur pertinence et menace leurs emplois, alors qu’en réalité, il s’agissait d’une façon de déléguer certaines responsabilités et de créer des partenariats plus efficaces.
 
« Une fois que nous avons cessé de concentrer tous nos efforts sur les opérations de secours et avons commencé à élaborer des programmes en collaboration avec les Sociétés nationales [de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge], nous avons enfin pu établir des relations basées sur la compréhension et la confiance mutuelles. C’est ce qui nous a permis de réellement renforcer les capacités locales », explique Yunhong Zhang, gestionnaire de programmes, Opérations internationales pour la Croix-Rouge canadienne. 
 
Même si ce n’était que le début du processus visant à changer la façon de faire de la Croix-Rouge, il a clairement démontré que Pat était déterminée à opérer des changements durables dans la philosophie opérationnelle de la Croix-Rouge.
 
« Quand elle croit avoir raison, Pat ne lâche jamais le morceau, et elle fait tout ce qu’elle peut pour améliorer les choses, affirme Patti Strong, directrice, Partenariats internationaux, et amie et collègue de longue date de Pat. Le renforcement des Sociétés nationales en est un bon exemple. Pat et moi croyions vraiment à cette idée, même si à l’époque, c’était considéré comme une perte de temps et d’énergie. Maintenant, le renforcement des Sociétés nationales est l’une de nos priorités et nous aide à définir nos objectifs. »
 
Distribution de plantules d’arbres fruitiers aux personnes habitant des maisons construites par la CRC au Sri Lanka.
Distribution de plantules d’arbres fruitiers aux personnes habitant des maisons construites par la CRC au Sri Lanka.

« Selon moi, Pat est motivée par deux choses : les Principes fondamentaux et les idéaux du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, affirme Stéphane Michaud, vice-président, Opérations internationales. Dans sa jeunesse, Pat a décidé de dédier sa vie professionnelle à ces idéaux, puis elle a pris les moyens à sa disposition en tant que membre de la Croix-Rouge pour aller dans les communautés et améliorer la vie des gens, comme elle l’a fait au Soudan du Sud et en Afghanistan. »
 
Pour Pat, ces valeurs sont incarnées par les bénévoles, à qui elle pense quand elle se remet en question.
 
« Ces personnes sont là parce qu’elles veulent le bien de leur communauté, explique Pat. Même si nous connaissons parfois des ratés et que les choses ne se passent pas toujours comme prévu — aucune organisation n’est infaillible —, notre travail consiste à donner aux bénévoles les outils nécessaires pour venir en aide à leur collectivité, et c’est ce qui me motive chaque jour. »
 
Inauguration d’un point d’eau réhabilité par le CICR et la Croix-Rouge angolaise en 2001.
Inauguration d’un point d’eau réhabilité par le CICR et la Croix-Rouge angolaise en 2001.

Quand on lui a demandé de préparer une allocution pour l’événement célébrant son départ à la retraite en novembre dernier, Pat ne savait pas trop quoi dire. Tout comme une compositrice à qui l’on demanderait d’où vient son inspiration, Pat n’a pas l’impression de faire quelque chose d’exceptionnel.
 
« Je n’essaie pas délibérément d’être un modèle; je suis tout simplement moi-même, remarque Pat. Mais si mes actions ont un impact sur les gens et les incitent à réfléchir et à agir différemment, c’est fantastique! »
 
Pat est arrivée où elle est grâce à un heureux mélange de talent naturel, de travail acharné et d’amour sincère de son travail. Malgré son humilité, et peut-être à cause de celle-ci, elle a eu un impact profond sur ses collègues et sur l’ensemble de la Croix-Rouge.
 
Selon Yunhong, Pat est une guerrière humanitaire. Une contradiction qui arrive presque à saisir l’essence de cette femme qui a consacré sa vie et sa carrière à se battre pour ce qu’elle croit être juste — pas seulement pour elle, mais pour tout le monde. Elle a été un phare dans la tempête et a incarné la signification du mot « humanitaire », et nous ne l’oublierons jamais.

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