Carnet de la Dre Perreault en Sierra Leone: Le centre de triage, le "no touch" et le retour au bercail

Dimanche 25 janvier 2015
Enfin, je reprends la plume pour partager cette dernière étape en Sierra Leone.
 
Il y a une semaine, à peine sortie de l’avion, j’ai été cueillie par un agent de douane. Comme un bandit des grands chemins, mais de façon fort courtoise.
  • Comment avez-vous su que c’était moi, vous n’avez même pas regardé le passeport?
  • Vos yeux, Madame, vos yeux…
Long questionnaire du service de quarantaine de Santé Canada. Un thermomètre en cadeau et l’obligation de rapporter tous les jours ma température. Pas de problème avec des contacts sociaux, mais on évite les foules (pour ma propre protection, puisqu’une température causée par un rhume entrainerait un isolement en milieu hospitalier le temps de faire les tests pour savoir s’il s’agit d’Ebola).

Du 4 au 10 janvier 2015
Hôpital de Koidu, centre de triage
 
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Le grand défi reste le triage. Nous intégrons le personnel de l’hôpital au processus. Car les patients, affligés de diverses conditions qui n’ont rien à voir avec Ebola, consultent. Avant d’être vus à la clinique externe, ils doivent passer par le triage.

Ibrahim, 38 ans : douleurs abdominales, fièvre, perte d’appétit. L’infirmier le place déjà dans la tente des cas suspects. Mais il est plié en deux, en pleurs. Je mets mon EPI(équipement de protection individuelle), l’étend sur une civière et je découvre avec horreur une hernie inguinale étranglée (en terme simple, ses intestins sont pris en souricière dans un petit espace, défaut anatomique fréquent chez les hommes). Il est trop tard pour la réduire. Je persuade l’Armée, responsable des ambulances, qu’il ne s’agit pas d’un cas d’Ebola et qu’il faut l’évacuer rapidement vers un hôpital à des heures de pistes d’ici où je pourrais trouver un chirurgien. Une injection de morphine, et on prie…
 
Maladies chroniques : Comme la tuberculose et le SIDA restent des maladies répandues, je ne suis pas surprise d’accueillir ces pauvres gens. Certains ont d’ailleurs laissé leur dernier souffle dans nos « murs ». Ils étaient trop débilités pour répondre au questionnaire. Alors s’ils se présentaient avec la fièvre, ils étaient gardés.
 
On se doit, pour chacun de ces décès, de faire un prélèvement des sécrétions de la gorge pour confirmer ou non le diagnostic d’Ebola. Si c’est le cas, l’équipe de surveillance a, par la suite, la tâche de retrouver tous les contacts du défunt.
 
Helen, victime « collatérale » : Durant cette épidémie, on doit choisir le bien commun. Une torture pour les médecins habitués à considérer le patient en face d’eux. Si je libère un patient pensant à une affection non reliée à Ebola et que je me trompe, combien en contaminera-t-il avant de reconsulter? Par contre, si je le garde dans ces tentes d’isolement à proximité d’autres patients qui attendent leurs résultats, je le mets en danger. (On se doit de les garder jusqu’à trois jours à partir du début des symptômes, car le test sanguin peut rester négatif au début de la maladie.)
 
Helen, 22 ans, est mal en point. Elle refuse d’être envoyée à Kenema... « C’est là que je l’ai contractée… » Une fièvre, causée probablement par une malaria, cause son évacuation au centre de traitement de Kenema une dizaine de jours auparavant. Le test était alors négatif.
 
Le soir de son arrivée, je la borde, la rassure, la soulage. Le lendemain, elle convulse, arrache son soluté. Elle sort de sa tente, vomit et vient s’étaler au milieu de patients bien portants. Je les conjure de s’éloigner et lance l’équipe dans un nettoyage général. Comme j’ai hâte de me retrouver dans le nouveau centre de traitement…
 
En fin de journée, des ambulances nous amènent des membres de familles brisées mises en quarantaine dans leur village suite à la mort d’un parent. Un jour, une d’elles nous amène une femme de 20 ans, trois enfants. Celui de 10 ans démontre une maturité hors du commun. Il a sur ses genoux un bambin d’une dizaine de mois qu’il a décidé de prendre en charge, faute de parents déjà disparus. Il nous répète qu’il va bien, qu’il n’a aucun symptôme. Mais sa température ne trompe pas : 38,2°C
 
Crève-cœur
Oui je vous raconte des situations crève-cœur. Pas pour vous décourager, mais simplement pour partager des peines que ces gens doivent surmonter.

Nous attendons un nourrisson de deux semaines fiévreux du centre de l’orphelinat de l’Unicef (en fait, garderie où des « survivantes » veillent sur des enfants dont les parents sont décédés ou évacués à Kenema).

La petite fille est dans les bras de son jeune père qui, lui, est asymptomatique. Je découvre un homme brisé par la douleur qui refuse de laisser partir l’enfant. Il a perdu sa jeune femme au centre de traitement de Kenema et met en doute qu’elle soit morte d’Ebola. « Je n’enverrai pas mon enfant pour qu’il y meure aussi. » Et il s’effondre en sanglots. Je le persuade de partir seul avec son enfant dans une ambulance. 
 
Du 10 au 17 janvier 2015
 
Déménagement, enfin.
J’ai dirigé le transfert de nos patients vers le nouveau centre de traitement de la Croix-Rouge de Koidu. Une merveille. Trois tentes pour les cas suspects, trois pour les probables et trois pour les patients confirmés. Situé sur une colline où ce vent du désert, l’harmatan, nous rafraîchit en mi-journée.
 
Mais il y a plus. L’arrivée de l’équipe psychosociale permet, entre autres, de réunir plus rapidement les familles, ou de s’assurer d’un enterrement digne. Et plus encore : un laboratoire (initiative d’une équipe néerlandaise) permettant le résultat du test Ebola en 4 à 6 heures avec, en prime, un test pour la malaria. D’ailleurs, le centre doit recevoir sous peu des équipements de laboratoire permettant, entre autres, l’analyse des électrolytes et de la créatinine (note pour mes collègues MD…).
 
Je vous parle beaucoup de ces patients qui n’ont pas survécu, mais il y a aussi de belles histoires dont celle de cette fillette de 10 ans qui, petit à petit, après nous avoir fait quelques frayeurs, a bien évolué.

Tragédie à Kenema
On nous annonce la mort d’un infirmier au centre de Kenema. Le test Ebola est positif. Une tragédie, et pour la perte d’un jeune infirmier sierra-léonais de 26 ans et pour tout le personnel du centre. Dix-neuf de ses collègues seront mis en quarantaine, deux médecins et un infirmier étranger seront rapatriés.

Plusieurs membres du personnel ici le connaissaient très bien. Quelle tristesse. J’aimerais prendre dans mes bras Veronica qui sanglote, mais le no touch prévaut même ici. Avec grand professionnalisme, ils réintègrent leurs tâches.
  
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No touch

On m’avait avertie avant de partir. « Danielle, ton pire ennemi, c’est toi. Il faut que tu élimines toute spontanéité. » On doit garder certaines distances entre nous, pas de calins, pas de becs. Niet. Mais on a réussi à défier cette règle par des fous rires, des thumbs up, des moments de complicité en mots.
 







Veille du départArtisancolliers.jpg
J’ai une petite heure avec un chauffeur pour me procurer quelques pagnes en ville. Sortir de ma routine médicale fait du bien. Les gens s’activent au marché. Malgré la poussière omniprésente, malgré des routes aux trous béants, malgré cette crise d’Ebola, en parallèle on vit, on rencontre, on rigole, on écoute de la musique, on mange entre amis. Les réunions à plus de 6 à 8 personnes, je crois, sont néanmoins interdites.




 
Couturier-(1).jpg
Première boutique, un couturier, le galon autour du 
cou, brode avec talent une longue robe que portera fièrement sa cliente. J’arrête chez un artisan qui fabrique des colliers de bois et le fun est parti. Une petite photo par-ci par-là .C’est sûr que le no touch est difficile à appliquer. Mais toute cette vie permet d’équilibrer un peu tous les malheurs dont j’ai été témoin en espérant, bien sûr, que tous ces braves gens ne seront pas à leur tour touchés. On progresse dans la bonne direction, mais la lutte contre Ebola n’est pas terminée.

 
Le départ
Le personnel se lance dans de beaux chants d’adieux particulièrement joyeux et remplis de « merci ». Il est aussi de tradition d’offrir une robe avec sa coiffe. Je les filme et elles en font tout autant ! 
Nous empruntons, au petit matin, une piste qui traverse des petits villages aux cases de terre. Un feu communautaire réchauffe ses habitants en ces nuits froides de janvier. Moi, je file vers le confort et la sécurité…

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