Voici la suite du récit de mission du travailleur humanitaire Jean-Baptiste Lacombe au Bangladesh où plus de 600 000 personnes ont trouvé refuge dans des abris de fortune depuis le mois d’août 2017.

Le soleil se lève entre les deux latrines. L’air saturé d’humidité, de brume et de poussière donne une teinte dorée et chaude à la scène. Les tentes bien alignées qui accueillent les travailleurs humanitaires du camp de base de Rubber Garden sont couvertes de rosé le matin. Les Iraniens, les Norvégiens, les Danois, les Japonais et les Canadiens se réveillent aux petites heures et s’activent à l’hôpital et dans l’énorme camp de Cox’s Bazar.

Chaque équipe apporte sa couleur à ce petit village éphémère; il y a Iran street, Viking village, Helsinki Square et le Danish Hygge Cafe. Les Iraniens ont d’immenses sacs d’abricots séchés et préparent du thé très sucré alors que les Norvégiens cuisinent des œufs et des patates tous les jours. Niels, le directeur de base prend soin de nous comme si nous étions sa famille. Il sait que pour plusieurs d’entre nous, les nuits sont courtes et les journées, interminables.

jb5-600.jpgC’est difficile pour tout le monde. Difficile de voir des vies s’éteindre brusquement. Difficile de voir un vieillard, qui n’arrive pas à se déplacer dans le terrain argileux du camp, trainé dans une brouette. Difficile de voir des femmes arriver à notre clinique, couvertes d’infections à la peau parce qu’elles n’ont aucun endroit privé pour prendre une douche et craignent de se faire agresser. Difficile de voir des jeunes filles, et parfois de jeunes garçons, couverts de maquillage, vendre leur corps pour tenter de survivre.

Je me demande souvent pourquoi on fait ça. Chaque matin, avant même que le soleil soit complètement levé, toute notre fourmilière se met en branle, chacun à son poste, peu importe le rôle, peu importe la fatigue, peu importe la tristesse, peu importe le froid.

Et tranquillement, on se rend compte que ce n’est pas tout gris. On se rappelle pourquoi on fait ça. Pour le petit gars juste après la pente qui, à chaque jour depuis 4 mois, nous accompagne jusqu’au pont en criant à tue-tête « HOW ARE YOU? HOW ARE YOU? HOW ARE YOU? ». Pour le patient qu’on a guéri et qui nous amène des sucreries pour nous remercier. Pour le sourire de l’homme en phase terminale du Sida, lorsque nous lui avons apporté des couvertures et des antidouleurs. Pour convaincre une petite fille qu’elle peut jouer au soccer avec les garçons. Pour jouer avec les enfants. Pour réunir deux sœurs qui s’étaient perdues durant leur fuite. Pour traduire, ausculter, traiter, écouter, jouer, donner, remercier, apprendre, marcher, marcher encore, suer, pleurer, sourire, serrer des mains, boire du thé, travailler tard.

jb-groupe460-(1).jpgLes frontières n’existent pas dans l’équipe. Nous aidons tous ceux qui en ont besoin. Aujourd’hui nous sommes allés au marché pour gouter des fruits étranges, acheter du chocolat, nous promener dans les rues bruyantes, grouillantes et enivrantes du Bangladesh. Ça fait du bien de déconnecter un peu. En revenant, j’ai croisé un jeune homme qui taillait les arbres entre nos tentes, un liquide blanc sortait du tronc et s’écoulait dans de petites coupes en plastiques. « Rubber Garden! » Ce sont des arbres à caoutchouc! D’où le nom du camp. Le mystère est finalement résolu.