Carnet de la Dre Perreault en Sierra Leone : la descente aux enfers

Voici la suite de cette histoire humaine très dure mais qu’il me faut vous décrire. Elle est là avec toute cette intensité reliée à la souffrance. Elle est aussi là pour témoigner de la force de l’être humain…

27 décembre Kenama – Koivo
Après 5 heures de pistes à travers les collines verdoyantes et particulièrement paisibles, j’aboutis à Koivo une ville minière (diamant!) poussiéreuse à souhait. En attendant la construction d’un centre de traitement Ebola que la Croix-Rouge est en train de terminer, je dois intégrer un centre de triage situé sur le terrain de l’hôpital de Koivo.
 
perreault3.jpgCe premier jour à Koivo est une descente aux enfers. Trente deux patients attendent un transfert à Kenema. Des enfants de deux, cinq et six ans mourront tour à tour. Un de ces petit était étendu par terre à côté d’un ado de 13 ans lui aussi moribond. La suite est pathétique. L’équipe de désinfection doit vaporiser d’une solution chlorée le corps de l’enfant avant de l’envelopper dans un sac mortuaire blanc. Je vois l’ado, incommodé par l’odeur, s’éloigner péniblement à quatre pattes nu, seul. Je ne peux m’élancer pour lui venir en aide. Mettre le PPE prend au moins 10 minutes. Il meurt peu après.

 
J’arrive donc en pleine crise. Il faut trier. D’un côté, ceux qui restent parce qu’ils ne survivront pas les 5 heures de piste qu’exige un transfert sur Kenema. De l’autre, ceux qui partent dans des conditions plus ou moins sévères et qui seront pris en charge par l’équipe là-bas. Car nos installations ici, avec ses deux tentes pour diviser les patients « secs », des patients « wet » (diarrhée, vomissements) beaucoup plus contagieux, sont exiguës. Deux autres tentes servent à mettre nos PPE et à les enlever. Quelques médicaments sont disponibles pour « couvrir » une possible malaria, soulager la douleur et la nausée et commencer des solutés si le transport à Kenema retarde.
 
Une éclosion catastrophique
perreault2.jpgEn décembre dernier, un aîné consulte un médecin de l’hôpital de Koivo, qui diagnostique un AVC (accident vasculaire cérébral). Il meurt la journée suivante dans son village. La famille appelle l’équipe d’enterrement (il est interdit de procéder à des enterrements traditionnels en Sierra Leone). Mais celle-ci tarde à se présenter. La famille, croyant qu’il était mort d’un AVC, décide d’enterrer le grand-père selon les us et coutumes. Un linge lave le corps puis est passé sur chacun des visages des personnes présentes ; 38 personnes sont directement contaminées et plus du tiers sont mortes.
 
Ces contaminations de masse sont une grande source de nouveaux cas, mais il y a aussi toutes ces petites éclosions dans les villages où une personne infectée en contamine deux. On parle d’Ebola partout. Les écoles sont fermées pour l’année. L’économie est en chute libre, mais si on développe une fièvre avec des courbatures on ne pense pas à Ebola, surtout s’il n’y a pas encore eu de cas dans le village (il y a 1000 villages dans ce district de Kono). Comme la malaria se présente, au début, de façon semblable à Ebola, on s’accroche à cette idée…
 
perreault4.jpgLa veille du jour de l’An : unique !
Nous avons eu la chance de passer cette veille du jour de l’an avec nos collègues infirmières et les responsables de la décontamination, des gars des plus généreux. Ils baignent depuis des mois dans cette misère. Dès les premières notes de musique, chaque parole est jouée, chaque note est interprétée par ces petits mouvements toujours parfaitement rythmés.
 
Et si on tombe malade ?
Une collègue médecin se plaint de fièvre et de courbatures ; elle ne va pas bien. Elle a tout ce qu’il faut pour penser à une possibilité d’Ebola. Elle est immédiatement évacuée à Freetown dans un hôpital britannique pour les volontaires étrangers. On nous demande de ne pas l’ébruiter sur les réseaux sociaux avant d’avoir les résultats des tests et bien nous en fut. Après trois jours d’observation et de tests, elle est considérée « Ebola free ».
 

perreault-(1).jpgQu’en est-il pour le personnel local ?
Ils peuvent eux aussi être dirigés vers un centre de traitement à Freetown. 10 % du personnel médical en Sierra Leone est mort. J’ai reçu quatre employés de l’hôpital dont deux sont morts. Je pense à cette sage femme souffrante qui me regarde les yeux dans l’eau sachant ce qui l’attend. Elle ne voit pas le sourire que je veux réconfortant sous mon masque. Peut-être perçoit-elle l’empathie que mon regard cherche à lui transmettre à travers les lunettes de protection. Et c’est tout ce que je peux faire avant son départ en ambulance à Kenema. 



Autres histoires
Une femme enceinte de 5 mois se présente avec les premiers symptômes d’Ebola. Le pire des cas. Elle n’a pas encore de contractions, mais saigne légèrement. Je la garde ou je la transfère ? J’appelle ma collègue Line à Kenema, une obstétricienne volontaire, qui accepte d’en prendre soin avec des moyens limités.
 
Rire de temps à autre
Un jour, un vieillard dans le coma dont on n’a aucun renseignement, mais chez qui on ne peut exclure Ebola, se réveille tout d’un coup en pleine nuit complètement confus mais bien vivant et cherchant la porte de sortie. Au petit matin, nous avons trouvé la place sans dessus dessous (il n’y a aucun personnel la nuit). Notre monsieur est plus calme, mais à midi, il traverse les deux clôtures de sécurité et s’avance vers nous un pagne autour de la taille et s’étonne de voir fuir de tous côtés plein de jeunes hommes bien bâtis. Personne ne voulait prendre la chance de le toucher. Il n’avait pas Ebola.
 
Une suite
Vous vous souvenez de cet enfant de 9 ans qui est mort dans la nuit de son arrivée à Kenema ? Je reçois sa mère aujourd’hui. C’est son tour…
 
J’ai de la peine
Ca fait deux semaines que je baigne dans cette dure réalité. C’est la première fois cet après-midi que je pleure. Histoire plus proche, plus palpable d’une infirmière qui avait soigné son amie sage-femme décédée la nuit dernière. Son frère médecin me demande de la transférer à Freetown, ce qu’elle a refusé ce matin. Ce soir, elle agonise déjà. Jeune femme de 26 ans, partie. J’ai dû rappeler ce confrère pour lui dire de ne pas l’attendre. Des larmes, ça ne se bloquent pas comme on veut. Le personnel de la clinique, heureusement moins nombreux, est inquiet. Je me dis sèche tes pleurs ma vieille, ils n’ont pas besoin de ça. Je les rassure.
 
Quarantaine
Un pauvre fermier est amené de force par l’armée. Son village est en quarantaine, mais comme il doit collecter l’huile de palme de ses quelques arbres, il s’est faufilé la nuit pour accomplir son travail vénérable mais a été pourchassé par des gardiens. Il fait un peu de fièvre. On essaie de savoir s’il a des douleurs musculaires. Bien sûr, j’ai été forcé de m’enfuir rapidement.
 
Eh Dr Danielle how are you ?
Quelle chance que j’ai de côtoyer ce beau personnel chaque jour. Au petit matin, on chantonne des airs de Gospels ou on se lance dans quelques pas de danses en arrivant à la clinique. Je maintiens donc un moral de plomb et je conserve un niveau d’énergie qui m‘étonne moi-même. Je pense que les multiples défis que je relève depuis le début me donnent la chance de m’accomplir au plus profond de moi-même. La totale !
 
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